Le Noordgracht expliqué par Bernard Montet

Bernard Montet est un expert du commerce dunkerquois. Avant de prendre sa retraite, il y a quelques mois, il était responsable du département Conseil aux entreprises de la CCI Côte d'Opale. Après avoir témoigné sur ce blog dans la rubrique "J'adhère et vous", il revient aujourd'hui pour souligner les incohérences du projet de centre commercial au Noordgracht. Voici son analyse.

Plusieurs recours viennent d'être lancés contre la deuxième mouture du projet de centre commercial au Noordgracht (un projet étroitement lié à l'aréna par le biais d'infrastructures communes). A raison, les commerçants se mobilisent (la Fédération des groupements commerciaux des Flandres et du Littoral, l'Union des indépendants commerçants et artisans de Coudekerque-Branche...) pour empêcher sa construction.

Dunkerque en mouvement se prononce aussi contre ce gigantesque projet commercial de 29 150 m² (dont 6 000 m² d'hypermarché Leclerc) en périphérie.

Pourquoi ?

D'abord parce qu'en matière alimentaire, avec 4 hypermarchés existants, la zone d'emploi de Dunkerque est déjà largement couverte (le ratio dunkerquois est de 110 m²/1000 habitants, soit dans la moyenne du Nord - Pas-de-Calais).

La municipalité sortante justifie ce projet en parlant de lutte contre l'évasion commerciale. Si cette évasion est bien réelle - la CCI évalue à 160 millions d'euros les dépenses effectuées par les habitants du Dunkerquois à l'extérieur du territoire -, elle porte en très grande majorité sur les biens d'équipement de la maison et de la personne : sur notre territoire, il y a effectivement insuffisance dans certains secteurs commerciaux (jeune habitat, luminaires, électroménager, certains créneaux d'équipement de la personne). A contrario, il n'y a pas d'évasion concernant les dépenses alimentaires... Dans ce domaine, les magasins dunkerquois font preuve d'attractivité.

Jusqu'en 2011, le SCOT (Schéma de cohérence territoriale) Flandre Dunkerque prévoyait le renforcement des centres commerciaux existants pour permettre l'arrivée de quelques nouvelles enseignes : il opposait une fin de non recevoir à de nouveaux équipements le long de l'A16. Puis, en 2011, la CUD a fort opportunément fait modifier le SCOT. Dans quel but ? Permettre la réalisation de ce nouveau centre commercial (et de l'aréna) le long de l'A16.

L'argument emploi est trompeur

Cela créera-t-il des emplois ? L'argument emploi est trompeur car, dans un marché alimentaire équilibré, l'impact de l'arrivée d'un nouvel hypermarché causera la perte de 100 à 120 emplois au centre commercial Cora et sans doute à peu près autant au centre commercial Carrefour. Au final, le projet détruira autant d'emplois qu'il en créera sur le moyen terme. La municipalité sortante raisonne à court terme... et se laisse endormir par les promesses de Leclerc - qui, il semble utile de le rappeler, a le plus faible ratio d'emploi par million d'euros de CA de toute la distribution (hors hard discount).

La municipalité sortante affirme aussi qu'il n'y aura pas de conséquences sur la vitalité des commerces du centre de l'agglomération : la CUD aurait négocié avec les promoteurs pour qu'il n' y ait pas d'enseignes concurrentes à celles existantes dans le centre d'agglomération. Quel mensonge, quel leurre ! Il s'agit tout bonnement d'une promesse impossible à tenir. N'importe quel spécialiste du commerce sait que ce type d'engagement ne peut tenir longtemps. De plus, l'arrivée d'un espace culturel Leclerc sera directement en concuurence avec le Furet, Majuscule (et/ou une enseigne FNAC) !

J'ajoute que la société Vicity, qui commercialise le projet, mène actuellement une campagne de prospection active auprès de toutes les enseignes implantées sur le marché français, y compris celles déjà présentes dans le centre-ville de Dunkerque.

Privilégier un centre-d'agglomération fort

A l'évidence, la création d'un nouveau centre commercial ne s'impose pas dans le Dunkerquois. Il est même permis de s'interroger sur la pertinence du modèle de l'hypermarché au moment où les spécialistes prévoient un profond changement de nos modes de consommation... Des études récentes au plan national viennent d'être publiées (PROCOS, la Correspondance de l'enseigne) : elles mettent en évidence l'arrivée d'une nouvelle crise des centres-villes en raison de la multiplication des centres commerciaux en périphérie ! Conclusion : nous devons privilégier un centre d'agglomération fort et ne surtout plus favoriser la multiplication d'équipements aux quatre coins de l'agglomération... Soulignons d'ailleurs qu'en la matière, le Dunkerquois est déjà fort bien pourvu. Et Auchan, à Grande-Synthe, se prépare à accroitre de manière significative sa zone commerciale...

Autre sujet d'inquiétude : la localisation du projet qui est prévue sur un site sensible sur le plan environnemental. Le terrain lui même est une ancienne friche industrielle mais c'est surtout l'existence de risques technologiques dus à la proximité d'entreprises classées SEVESO (et en particulier de l'usine Minakem) qui pose question. La réalisation de l'aréna et du centre commercial empêcherait tout investissement de l'usine à long terme.

Les propositions de Dunkerque en mouvement

En matière commerciale, nous afficherons une stratégie d'agglomération claire :

  • Nous ne créerons pas de nouveaux centres périphériques avec hypermarché (cf ancien SCOT)
  • Nous renforcerons en priorité le centre d'agglomération par un travail concerté entre tous les acteurs
  • Pour lutter contre l'évasion commerciale, des enseignes d'équipement de la maison et d'équipement de la personne absentes du paysage commercial dunkerquois seront implantées dans une optique de renforcement des centres commerciaux périphériques existants.



Les commentaires

  • Posté par Sylvie, le 26/01/2014 à 18:58:56

    Je souscris totalement à vos remarques, Bernard. Dans l'enthousiasme général qui a accueilli les Dk Vélos, je me suis demandé si les sieurs Demol et Arcelon avaient été contactés pour faire offre à ce marché, soit de fourniture de matériel, soit de fourniture de services. Et je me suis insurgée à la lecture dans le Dk Magazine de ce témoignage d'une Dkquoise, qui avait envisagé l'achat d'une bicyclette pour ses courts déplacements de travail et que l'arrivée de vélos à 10 euros / an avait forcément enthousiasmée. Il fallait peut-être se demander quel serait l'impact sur les commerçants locaux. Peu de personnes semblent s'en être souciées ...


  • Posté par chpl, le 22/01/2014 à 14:54:15

    C'est une analyse très précise et parfaitement argumentée de M. Montet qui, en tant que spécialiste, a sans doute dû souvent "s'effacer" devant les décisions parfois infondées de certains élus en poste. Ajoutons à ses propos que la population du Dunkerquois diminue d'année en année. De plus, nous sommes en bord de mer, donc évidemment, la zone de chalandise (clientèle) de nos commerces locaux est plus restreinte qu'une agglomération au coeur des terres. Renforçons avant tout le commerce existant


  • Posté par Bernard, le 22/01/2014 à 14:31:46

    C'est une évidence qu'ajouter un hyper hors du coeur de vie, infligera un coup sévère à un centre ville déjà plus qu'en souffrance. Mais pourquoi ce choix d'implantation sur un site dédié aux PME? Est-ce un choix délibéré de ne plus positionner Dunkerque comme terre de travail et de production industrielle? Si c'est le cas, quid du devenir de Dunkerque Promotion?. Comment peut-on imaginer le voisinage Arena, hyper avec des sites Seveso? Tout est évidence et pourtant ils osent défendre l'irrationnel. Vous parlez d'évasion commerciale des dunkerquois et c'est hélas une réalité mais pouvez-vous compléter votre sujet par le chiffre de l'évasion commerciale des services publics locaux. A commencer par la Mairie de Dunkerque. Pour exemple ou rappel (lire dans les archives de la VDN) la fermeture de Trois commerces d'instruments de musique en centre ville. La ville préférant acheter pour ses écoles en dehors de son territoire. Je ne veux pas forcément favoriser une forme de protectionnisme mais parler de régulation de marché. Vous prenez l'argent de votre territoire et vous le dépenser en dehors, c'est déjà une forme de délocalisation. En faisant ce type de pratique on tue l'emploi et le marché local. Bref, il est temps que de nouvelles pratiques, pragmatisme, clarté, intelligence et respect de son territoire soit de nouveau des valeurs partagées pour notre ville. Et pour que Dunkerque soit de nouveau en mouvement.


  • Posté par Benjamin, le 22/01/2014 à 13:00:24

    Très bon argumentaire ! L'animation d'une ville dépend en grande partie de la vitalité de ses commerces. On dirait que la municipalité actuelle fait tout pour que le centre-ville périclite...


  • Posté par Jocelyne FLORENT , le 22/01/2014 à 10:41:49

    Bravo Bernard, Entièrement d'accord avec ce projet de Dunkerque en Mouvement pour le commerce de Dunkerque. La concertation avec tous les acteurs doit être forte, car sans commerce pas de ville, ni de vie de quartier.


  • Posté par annette, le 22/01/2014 à 08:34:51

    La totalité des commerces, non seulement à Dunkerque et non seulement en France, souffrent aujourd'hui de la concurrence de la vente en ligne. La municipalité sortante l'ignore-t-elle? Dans le contexte donné, très difficile, l'urgence est de réfléchir sur l'attractivité du centre, en vue de créer un lieu où il fasse bon s'arrêter. L'urgence n'est pas d'ajouter des surfaces dans un lieu improbable.